Pour Mehdi Karkouri, la réussite des programmes de santé publique passe par l’implication des communautés

Pour Mehdi Karkouri, la réussite des programmes de santé publique passe par l’implication des communautés


Article paru le 22 Mai 2020 
dans TELQUEL
https://telquel.ma/2020/05/22/pour-mehdi-karkouri-la-reussite-des-programmes-de-sante-publique-passe-par-limplication-des-communautes_1684843

Docteur en médecine et professeur de l’enseignement supérieur à la faculté de médecine de Casablanca, Mehdi Karkouri est aussi président de l’Association de lutte contre le sida (ALCS) et membre de l’union internationale “Coalition Plus”. Pour l’expert en dépistage du VIH et prévention combinée auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il est important de renforcer l’expertise communautaire et d’en profiter pour réussir les programmes de santé publique.

Légitimer et renforcer l’expertise communautaire

Les acteurs communautaires ont largement prouvé leur importance dans la gestion d’un problème de santé publique. Dans le cas de l’histoire de l’infection à VIH, l’inclusion des agents communautaires dans la riposte a été fondamentale pour booster cette réponse. Un exemple éclatant en est le dépistage dit “communautaire” de l’infection à VIH, ou dépistage démédicalisé, mis en place par l’Association de lutte contre le sida (ALCS), avec la collaboration du ministère de la Santé. Il s’agit de permettre à des agents issus des communautés qu’ils représentent et qui sont responsables envers celles-ci de réaliser un test de dépistage du VIH, au moyen d’un test rapide, facile à réaliser et à interpréter, après une formation adéquate bien entendu. Ces agents communautaires, qui n’ont pas de formation académique classique en santé, mais qui ont été formés ad hoc et sont dûment encadrés, ont pu porter le dépistage du VIH à un niveau supérieur, offrant leur connaissance du terrain, leur réseau social et leur souplesse horaire.

Ainsi, ils peuvent organiser des séances de dépistage “hors les murs” (sur le terrain, en dehors des structures de santé), à des horaires alternatifs (en soirée, durant les weekends…). Leur contribution a été capitale. Bien que ne réalisant que 10% de l’ensemble des tests VIH effectués au Maroc, l’ALCS permet, aujourd’hui, de dépister plus de la moitié des nouveaux cas d’infection à VIH au royaume. Cet incroyable résultat n’a été rendu possible que grâce à l’engagement des agents communautaires dans le dépistage.

Au-delà du dépistage

Mais le rôle des communautés ne se limite pas seulement au dépistage. Un autre exemple réussi est celui de la médiation thérapeutique. Ainsi, des agents communautaires sont responsabilisés et affectés au sein des services médicaux de prise en charge de l’infection à VIH dans notre pays. Leur rôle est d’aider les personnes vivant avec le VIH à bien suivre leur traitement, condition fondamentale de son efficacité, en leur prodiguant conseils, soutien psychosocial et orientation, avec des services complémentaires en fonction des besoins de chacun. Les médiateurs thérapeutiques de l’ALCS permettent ainsi d’optimiser l’adhérence des personnes vivant avec le VIH à leur traitement, traitement qui devient alors une forme de prévention: une personne vivant avec le VIH qui prend régulièrement et correctement son traitement n’est plus contaminante. La chaîne de la transmission est ainsi brisée. Le rôle des agents de santé communautaire peut aller bien au-delà du dépistage ou du soutien. Ils peuvent aider à corriger les rumeurs et lutter contre les fausses informations et mythes qui circulent au sein de la population, à rendre le message des autorités sanitaires plus lisible et plus compréhensible par leurs pairs. Ils peuvent également aider à lutter contre la discrimination et la stigmatisation qui, inéluctablement, s’abattent sur les vecteurs ou les supposés vecteurs de la propagation d’une maladie au sein de la société.

Revoir les programmes de santé

Mais tout cet incroyable potentiel des agents communautaires ne peut être transformé en réalité sans des ajustements et des adaptations à notre façon d’administrer les programmes de santé aujourd’hui. En effet, pour garantir l’inclusion des communautés et leur pleine participation, il faut permettre que la communication ne soit plus unidirectionnelle, l’émetteur étant les autorités sanitaires et le récepteur la population. L’interaction doit être dans les deux sens. Les communautés doivent être impliquées dans toutes les étapes de mise en place d’un programme de santé, depuis la conception, en passant par la réalisation sur le terrain, et jusqu’au suivi et son évaluation. Ceci ne peut s’avérer possible que lorsque les agents de santé communautaire pourront disposer d’un statut administratif clair, légitimant leur existence (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui) et leur offrant une place bien reconnue au sein de notre système de santé. Cette reconnaissance officielle est, aujourd’hui, ce qui empêche les nombreux agents communautaires, engagés dans la lutte contre les maladies et les inégalités dans notre pays, de jouer pleinement leur rôle et de participer activement au bienêtre de leurs communautés et de toute la population.

Organisées par l’ALCS,les séances du dépistage du VIH en dehors des structures de santé pourraient inspirer les tests de dépistage du covid-19.